Les rêves brisés d’un émigré congolais de Cape Town

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Son diplôme de licence en économie en poche, il fit ses valises et partit de Kinshasa pour l’Afrique du Sud voici quelques années afin de  » se débrouiller « . Depuis trois ans cependant,  Georges Nyati∗  se retrouve agent d’une entreprise de gardiennage, – c’est-à-dire Securico – la galère avec …

Milnerton est un faubourg de la ville de Capetown, en Afrique du Sud. Situé au bord de l’Atlantique, il est très apprécié pour sa lagune, son Beach avec vue sur la célèbre chaine de montagnes  » Table Mountains « , ou encore sa réserve naturelle. Tous ces sites dans un paysage de carte postale attirent chaque année de nombreux touristes.

Habité en majorité par les Blancs et des Coloureds [les métis], il faut se diriger au Nord, vers TableView donc pour trouver à mi-chemin deux townships Noirs : Jo Slovo et Dunoon. Des hôtels, des chaines de magasins, des restaurants, des stations d’essence et des flats s’étalent au bord de la voie qui va de Maitland vers TableView dans une beauté dont seul Cape Town est capable.

C’est sur un site de 1000m2 situé à Milnerton, que la société de surveillance  » Byers Security & Associate  » a affecté Georges Nyati, 35 ans, pour un salaire mensuel de 4000 Rands net, soit environ USD 300.

Comparés l’un et l’autre, le quartier Ozone dans la commune de Ngaliema, à Kinshasa d’où il est venu trois ans plus tôt et Milnerton, c’est comme le jour et la nuit. Mais de la beauté de Milnerton, Georges n’en a cure. A vrai dire, il ne la remarque même pas.

Quand on lui demande pourquoi, il répond sans hésitation:  » Le lieu où vous êtes né, c’est comme les êtres que vous aimez : par exemple vos parents ou vos enfants. Vous les aimez non pas à cause de leur aspect physique, mais à cause de ce qu’ils représentent pour vous, et ils n’ont pas de prix à vos yeux. Pour rien au monde, vous ne les échangerez contre autre chose !  »

Son sac-à-dos posé contre la pompe d’essence de la station Caltex, il attend le bus qui le conduira à Maitland.

Ce matin, sa seule préoccupation est d’arriver à temps à Koeberg (Maitland). C’est là-bas qu’il réside. Il tient à voir ses filles Patricia, Ritchie et Nathalie (15, 13 et 10 ans) avant qu’elles ne se rendent à l’école située à Belleville. C’est à une distance d’environ une demi-heure en train. Pour cela, elles sortent à l’aube, avant même l’arrivée de leur père vers 6h30.

Mais voilà quatre jours qu’il ne les a pas vues.  » Les voir sourire et les entendre jouer et gambader sur la pelouse me suffit pour retrouver la joie de vivre et évacuer le stress qui me colle aux tripes à chaque instant depuis que je vis dans ce pays « , dit-il.

Parties tôt, c’est en milieu d’après-midi qu’elles retournent. A ce moment-là, leur géniteur, lui, est au lit. Lorsqu’enfin il se réveille vers 16h30, tout se passe alors très vite : il prend sa douche et le voilà pressé de repartir à Milnerton… Peu de temps lui reste pour que ses filles lui racontent leur journée tumultueuse à l’école, et cette peur quotidienne qu’elles éprouvent dans le train.

Déjà il doit reprendre sa route pour Koeberg Road afin d’y attendre le bus de  » Byers Security & Associate  » qui doit le ramener au travail.

Quant à Hélène∗, sa femme (29 ans), infirmière de formation, c’est une autre histoire. Depuis un an et demi, elle s’occupe d’un vieux couple Blanc situé à Paarl, à l’autre bout de la ville pour R5000 par mois, environ USD 380 – une aubaine pour le couple -. Elle aussi se lève tôt, et avant même que son mari n’arrive, elle s’en va. Elle revient de Paarl vers 18h00, après près d’une heure de train. A cette heure-là, son mari débute son shift à Milnerton. A cause de cet horaire compliqué, ils ne se voient … qu’en weekend !

Face à ce parcours de combattant, Georges avoue :  » C’est le prix à payer si l’on veut prendre soin de sa famille. Je n’ai pas d’autre choix que de faire avec. A Kinshasa, je disposais bien de beaucoup de temps à consacrer aux miens. Mais sans travail, qu’est-ce que cela vaut ? Ici par contre, malgré un horaire serré et un travail dangereux, tout le monde chez-moi est d’accord pour ne voir que les avantages de la chose « . Philosophe, il conclut :  » çace sont les réalités de l’émigration! »

Il est 7h00 du matin à Milnerton. Les yeux lourds et rougis par le manque de sommeil, il n’a pas besoin d’un dessin pour comprendre que le bus qu’il attendait ne viendra pas ce matin. Il va donc devoir trotter jusqu’à Maitland. C’est-à-dire une demi-heure de marche. Courageux, Nyati s’incline devant le désagrément.

« L’émigration m’a appris bien des choses que je n’aurais pas apprises au pays, même pas à l’université. Ne pas se plaindre. Ne pas critiquer son pays d’accueil. Se résigner à tout. Pour tenir le coup, se souvenir qu’au pays, je n’ai pas laissé un paradis. »

Voilà son leitmotiv. Quand d’autres se laissent aller au désespoir, c’est en réfléchissant ainsi qu’il parvient à endurer.

Les dents serrées et d’un pas décidé, Nyati se met en route.  » J’ai toujours la peur aux tripes quand je marche à pieds « , dit-il. En prenant le bord de la chaussée, il traverse le quartier Rugby en vitesse, de peur que des malfrats, nombreux ici, ne l’attaquent. Le mois passé, ils lui ont pris son énième téléphone, ce qui l’a résolu à ne se procurer désormais que le moins cher possible.  » C’est pour ne pas faire le deuil quand ils me le prendront « , dit-il avec humour. Après le quartier Rugby vient ensuite Brooklyn, avec ses nombreux magasins qui alternent avec des flats. D’ici, il peut jeter son regard au loin et avoir une vue de Maitland. Il redouble de vitesse. Il ne peut pas ne pas apercevoir à sa droite l’incontournable  » Table mountains  » avec ses sommets enneigés.

Ses yeux fatigués brillent cependant quand il atteint le pont de Koeberg et qu’il voit de loin sa maison sur Railways Street, juste à deux pas de la station de train de Maitland. Mais en ouvrant la porte, la tristesse fait place à la joie : la maison est vide, comme la plupart de fois.

Sur la table, à côté de la cafetière, un petit carton porte un dessin avec une mention :  » We love u Dad « . Ce sont ses trois filles qui l’ont griffonné. Elles ont apposé leurs noms dessus.

C’est alors qu’il sourit, radieux. Mais pris de sommeil, il se jette tout habillé au lit. En attendant qu’il se réveille vers 16h00 pour refaire le chemin de Milnerton. Le temps de voir la face de ses jolies filles et, la mort dans l’âme, s’en aller au travail de nuit.

Ce n’est qu’une journée ordinaire pour Nyati, émigré Congolais ici à Capetown.

Je demande à Georges si cela ne le dérange pas trop de faire ce travail, lui qui est licencié en économie. Pour réponse il dit :  » Ecoutez : quand on n’a pas ce que l’on veut, on se contente de ce que l’on a. Je ne m’en fais pas trop car je sais qu’un jour viendra et j’aurai un travail plus convenable. En attendant j’étudie l’Informatique par correspondance à University of South Africa (UNISA) de Tagberg.

Il ajoute cependant. » La seule chose qui m’embêtait c’est que lorsqu’il pleut, au lieu de me mettre à l’abri,  on s’attend à ce que le garde que je suis reste au dehors, comme un chien. Mais quand vous faites ça pour des êtres que vous aimez, cela ne fait pas mal. Et puis je ne me prends pas trop au sérieux, quoi. »

Plus positif que Georges Nyati, tu meurs !

∗ Les noms ont été changés

Mubake va-t-il ouvrir les hostilités ?

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A moins que ce ne soit l’exception qui confirme la règle, l’assertion selon laquelle jamais deux sans trois se vérifiera-t-elle ?

Par deux fois déjà, en 2008 et récemment, la maladie et un (très) long déplacement pour des raisons médicales à Bruxelles du lider maximo avaient servi de prétexte pour qu’émerge une fronde dont chacune a failli provoquer l’implosion du parti.

A chaque fois, ce fut son rétablissement – inattendu – qui lui permit de réunir les différentes factions  » belligérantes  » et de ressouder le  » parti de Limete ». L’on s’attendait à une purge, mais bon prince, il octroya son pardon à beaucoup, quant à d’autres ce fut l’éloignement, c’est-à-dire une traversée de désert.

S’il en était ainsi pour une simple absence physique, qu’augure l’absence définitive du Sphinx de Limete?

Le meneur de la dernière fronde, Valentin Mubake, saisira-il cette occasion en or pour un remake ou va-t-il se ranger ?

1) Mubake, des raisons de lancer l’assaut

En théorie en tout cas, ce ne sont pas raisons qui manqueraient à l’ancien conseiller de Tshisekedi pour remettre ça.

D’un, malgré son ancienneté et l’exercice des responsabilités élevées au point d’être le plus proche collaborateur du chef de son parti jusqu’aux élections de novembre 2011,  au jour d’aujourd’hui, Mubake ne siège dans aucune structure de prise de décision de l’UDPS. Que cette situation découle de la récente fronde qu’il a menée, laquelle s’est soldée par un échec, n’est que normale. Une traversée de désert est toujours la conséquence logique d’un putsch manqué.

Il n’empêche, l’homme ne peut pas ne pas ruminer sa colère et une frustration de sa part est possible.

De deux, au lendemain de la disparition du leader incontesté du Rassemblement, la principale coalition de l’opposition congolaise, la plateforme fut restructurée et des nouveaux dirigeants désignés. Si Felix Tshisekedi, lequel fut chef de sa délégation aux accords de CENCO fut élu président, la fonction de président du Comité de suivi (CNSA), celle-là même qu’occupait le l’homme de Limete, revint à Pierre Lumbi, le président du G-7.

Mais pour Valentin Mubake, c’était inacceptable. C’est à l’UDPS que revenait cette autre fonction. Il avait beau avoir pris part à la réunion au cours de laquelle la redistribution des rôles eut lieu, ce qui implique que son point de vue, lequel d’ailleurs semblait représenter celui de nombre de sympathisants de son parti, fut mis en minorité, il le prit mal.

Le lendemain, ce fut un homme mécontent qui fit les titres des journaux de Kinshasa en déclarant aux évêques :  » C’est un poste qui revient à l’UDPS, on ne peut pas l’accorder à un autre regroupement, c’est impossible. Le poste est à l’UDPS, j’insiste. On n’accepte pas ça « .

Bien entendu, son parti s’étant déjà prononcé sur le sujet, la question du remplacement d’E. Tshisekedi était désormais classée, il s’agissait donc ni plus ni moins que de son opinion personnelle.

Il n’empêche, le temps a démontré que les opinions personnelles de Mubake  ont autant d’importance – sinon plus –que les intérêts à long terme de l’organisation politique à laquelle il appartient.

De trois, voir son grand rival faire des gains politiques et prendre de l’ascendant jour après jour alors que lui-même mord la poussière ne constitue pas une bonne nouvelle pour Mubake.

Successivement nommé secrétaire général-adjoint du parti, puis chef de la délégation du Rassop aux accords de CENCO [ndlr Mubake était membre de la délégation], et enfin Président de la plus importante plateforme de l’opposition, il serait – en principe – le candidat Premier ministre si les accords du 31 décembre dernier étaient appliqués.

Ces raisons suffisent pour tirer profiter de l’absence définitive de l’obstacle qui fit rater ce que certains ont qualifié de la tentative de putsch dirigé par Mubake il y a peu.

2) La machine des «  mubakistes «  déjà en marche ?

Réputé d’être intelligent, Valentin Mubake n’accumule pas que des qualités. Paradoxalement, il n’étale jamais ses ambitions ni ses coups fourres. Quoiqu’’il ait dirigé, planifie et initie la récente fronde, il n’est pourtant jamais sorti de l’ombre pour l’assumer : il n’avait pris aucune position publique ni signé un quelconque document y afférant.

Signé par quatre des anciens SG du parti de Limete – Jacquemin Shabani, Vianney Kabukani, Raymond Kahungu, Aimé Ilunga et Willy Iliba – aux dire de la presse kinoise, les signataires  » haussent le ton « ,  » dénoncent les tensions et fractures multiples internes (…) et plaident pour un pacte d’une gestion transitoire consensuelle « . Pour Shabani, qui semble être le porte-parole du groupe, il s’agit d’un  » plan de réconciliation « . Aussi suggèrent-ils la tenue d’un conclave dans les brefs délais afin de régler ces questions.

Les observateurs remarqueront que les signataires du document sont tous des proches de Mubake. Tous ils sont signataires du soi-disant  » Déclaration de la base du parti « , un brulot publié le 12 novembre 2015 sensé  » remettre de l’ordre dans le parti « . Ensuite ils sont tous en rupture de ban avec la direction de leur parti depuis plus de cinq ans au moins. Il est intéressant de noter également que les intéressés vont sur la place publique alerter l’opinion plutôt que d’adresser un mémorandum au secrétaire général actuel, Kabund wa Kabund.

Interrogé par « TamTamBlog » hier sur Twitter pourquoi, plutõt que d’ouvrir un front, lui et ses amis ne se rangeaient pas derrière le secrétaire général actuel, Shabani y est allé par la langue de bois :  » La déclaration parle des principes et vous nous ramenez aux individus ! J’ai beaucoup de respect pour notre SG  »

  • Pourkoi les « SG honoraires » de l’udps ne s’alignment-ils pas derriere kabund +tot que d’ouvrir un front?

    Emmanuel Ngeleka added,

    Replying to

    la déclaration parle des principes et vous nous ramener aux individus! J’ai bcp de respect pour notre SG

    5:29 AM – 1 Apr 2017

Mais quelles sont ses chances cette fois-ci ?

3) Pourquoi Mubake court le risque de mordre la poussière

Si sur papier, la disparition d’Etienne Tshisekedi offrirait un boulevard à Mubake pour prendre le dessus sur La Direction actuelle de son parti, la réalité est toute autre. Un putsch ou fronde dans les circonstances actuelles serait un revers de plus : peu suivi et mal perçu par l’opinion. Il y a au moins cinq raisons à cela.

D’abord puisque toute formation politique vise à accéder au pouvoir afin de l’exercer seul ou au sein d’une coalition, aujourd’hui l’UDPS est plus près que jamais d’exercer l’imperium tant rêvé. Et c’est son ennemi juré, Felix Tshisekedi, qui pourrait l’y faire entrer. Quant à Mubake, beaucoup le voient ministrable. Ainsi, Felix Tshisekedi a la chance de voir le gros le gros des troupes des combattants le soutenir plutôt que son rival.

De deux, l’UDPS ne saurait survivre longtemps sans accéder au pouvoir. Ses caisses sont désespérément vides (d’ailleurs elles l’ont toujours été) et les élections se profilent à l’horizon. D’ailleurs l’enrôlement des électeurs se fait sans les yeux des représentants du Rassop. L’exercice du pouvoir injecterait de l’argent frais dans ses caisses (de par les contributions de ses membres alors au pouvoir), accroitrait la visibilité de ses futurs candidats aux différentes élections (local, provincial, législatif, sénatorial, etc.). Les membres et sympathisants du parti de Limete choisiront-ils de soutenir celui qui les éloignerait de leur objectif (Mubake) ?

Troisièmement, interrogés, nombre de cadres, membres et sympathisants de la diaspora nous avouent en prive être  » fatigués des incessantes querelles stériles  » de leadership.  » Notre parti n’est certes pas parfait, mais nous devrions soutenir la hiérarchie actuelle et la juger de par son bilan lors du congrès « ,  confie un étudiant de l’UNISA, Capetown.  » Plutôt que d faire la guerre a la direction du parti, les contestataires doivent rejoindre ceux qui se battent pour établir un Etat de droit  » a déclaré son collègue.

Quatrièmement, l’épisode de la CENCO qui vit Mubake s’en prendre verbalement à Pierre Lumbi au motif qu’il aurait usurpe une fonction qui revenait à l’UDPS jette une lumière crue sur l’homme Mubake. Est-il un démocrate qui s’incline sur la décision de la majorité ? Peut-il accepter d’être mis en minorité ? Est-il capable de maitriser ses émotions en public ? Avait-il imagine les conséquences si le G-7, membre de la coalition Rassop, exprimait publiquement sa frustration ? Que représenterait un tel leader pour son parti et ses partenaires ? Enfin, Mubake sait-il faire des concessions politiques ?

Aussi, non seulement il a perdu certains amis du Rassop, mais il s’est décrédibilisé devant l’opinion en dévoilant son amateurisme politique.

Cinquièmement, c’est sans l’aide de son père malade à l’époque que Felix tint le coup devant les mubakistes. L’absence de la scène politique du Sphinx le déstabilisera-t-il ? C’est peu probable. D’ailleurs, à certains égards, F. Tshisekedi avait suffisamment appris de son géniteur qu’il était temps qu’il vole de ses propres ailes.

Ajoutons qu’autrefois, le duo Mavungu-Felix occupait Limete. Aujourd’hui il est remplacé par Kabund-Felix. Si Mavungu, quoique qualifié de  » mou et incompétent  » par les amis de Mubake sut résister à ces dernières, beaucoup pensent qu’aujourd’hui Kabund est un homme dynamique et courageux. Il l’a démontré en claquant la porte de la CENCO car il ne voulait  » pas cautionner une vaste blague « . Les deux disposent également d’un fief électoral et furent nommés dans les règles de l’art.

Quoiqu’il en soit, le grand tort que Mubake et ses amis font à leur propre carrière est …de ne rien faire du tout qui établisse leur expertise qu’ils vantent tant, comme s’il gérait le ministère du verbe. Entretemps ceux qu’ils critiquent sont sur le terrain de l’action. Les deux années passées en froid avec le parti, à part une stigmatisation stérile,  ils n’ont fait avancer aucune idée novatrice.

Alors que l’on est sur le point de vivre le remake de la fronde passé, les observateurs avisés devraient attester une chose : Mubake s’engage dans un énième combat, lequel a tout l’air d’un combat perdu d’avance.

 

Etienne Tshisekedi, le roseau s’est (enfin) rompu !

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Etienne Tshisekedi fut un roseau. Un roseau qui pliait souvent mais jamais ne rompait.

Comme si par inconscience il jouait au martyr et dansait habituellement sur un volcan, il fit le choix d’une lutte non-armée pourtant dans un pays où la brutalité policière était sans pareille. Un pays où les balles de l’armée fauchaient sans pitié des vies des citoyens innocents qui osaient s’écarter de la ligne officielle.

Comme un roseau, il n’avait ni armée prête à mourir pour lui ni une meute d’avocats prêts à le défendre. En effet lorsque le président L-D Kabila le renvoya dans son village natal à Kabeya-Kamuanga, dans le Kasaï Oriental, on ne vit aucune manif des membres de son parti. Il n’avait pas non plus toujours des conseillers qu’il lui fallait.

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Dans un pays gangrené par la corruption qui touche tous les pans de la société et dans lequel le taux de chômage est supérieur à celui des travailleurs, son exemple d’intégrité morale gênait beaucoup de ses pairs habitués à voir passer entre leurs mains des billets verts, lesquels conditionnaient d’ailleurs  » la couleur  » de leur discours politique.

Là où bien d’hommes (ou femmes) auraient jeté l’éponge et lâché prise, histoire de  » songer d’abord à l’avenir de sa progéniture « , lui, têtu comme une mule, avançait comme un taureau, sans tenir compte des obstacles.

Alors que beaucoup pensaient par moment qu’il menait un combat perdu d’avance, et qu’il se dirigeait droit vers un mur, un combat disproportionné, à la manière de David contre Goliath, curieusement  » l’homme de Limete  » semblait croire en lui-même.

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Ni les emprisonnements dans les geôles les plus sordides et éloignées, ni les bastonnades les plus brutales, celles-là même qui vous transforment le visage en un masque ensanglanté, tuméfié et méconnaissable, et à vous demander si cela vaut encore la peine de continuer sans espoir de réussir, n’avaient entamées ses convictions.

Qui saurait encore nous convaincre que  » les prisons éduquent les citoyens  » qui y sont enfermés ? Ce qu’elles font en général, c’est de renforcer les convictions des pensionnaires, surtout dans le cas des objecteurs de conscience. Des cachots en prisons, des relégations en relégations, l’homme devint inoxydable. Habitué à y être seul, il avait appris à être abandonné par tous.

Ni les fréquentes trahisons de ses proches camarades, lesquels sont tombés les uns les autres dans les bras du Marechal Mobutu ou ceux de ses successeurs, ne l’ont fait reculer. Ni les frondes internes passées et récentes ne l’ont rendu amer.

Ni les fréquentes Tshisekedi-bashing, ces campagnes médiatiques commandées par les différents dirigeants de Kinshasa, qu’elles proviennent du Soir de Bruxelles, de Jeune Afrique ou des media locaux, ne l’ont détourné du big picture.

Ni même les conséquences de ses nombreuses erreurs. Ni l’âge avancé, ni la maladie.

Comme un roseau il pliait, se retrouvait au fond du trou, seul, et puis après, se redressait sans rompre.

Etait-ce de l’arrogance ? Seul contre tous, avec cette nonchalance d’un chef coutumier, il semblait croire que tôt ou tard ses compatriotes finiraient par lui donner raison.

Son débit lent et l’assurance qui se dégageait de sa voix  dans un environnement pourtant hostile étonnaient beaucoup d’observateurs. Nous bluffait-il ?

Bon an mal an, il remettait ça.

Mobutu parti, on le croyait fini, au bout du rouleau, vidé de substance avec l’arrivée des  » libérateurs  » du 17 mai 1997. C’était mal le connaitre. Comme s’il se renouvelait autant que changeaient les autorités de Kinshasa, il fut jusqu’à la veille de sa mort,

On l’aurait compris s’il avait établi son quartier général à mille lieux de Kinshasa, à Paris, Bruxelles, Johannesburg ou Washington. Il pouvait avoir le titre très prisé de  » réfugié politique « , lui dont beaucoup se sont servi comme prétexte pour se présenter en réfugié dans plusieurs pays du monde.

De là il pouvait lancer ses troupes à l’assaut, de là il aurait tenu l’un de ses propos incendiaires dont il avait le secret.  Alors qu’il se tenait cache, à l’ abri d’un bunker ou d’une ambassade.

Mais non, c’est à Kinshasa qu’il résidait et menait l’essentiel de son combat. Il avait une adresse connue, et n’avait ni des garde-corps armés ni ces armoires à glaces qui accompagnent les autorités politiques et dont le seul regard vous glace le corps.

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Terré sur l’avenue Pétunias, non loin du Boulevard Lumumba, dans une maison banale juste bordée d’un mur clôture ordinaire comme il y en a partout à Kinshasa, il était à la portée des descentes musclées de l’armée.

Jusqu’à cet après-midi du premier février dernier où un invité peu ordinaire s’est invité dans sa chambre d’hôpital bruxellois où il fut admis plus tôt, officiellement pour un  » check-up médical « .

Un rendez-vous d’où il ne reviendra pas.

Cet homme qui n’avait craint ni la redoutable DSP, la garde prétorienne du président Mobutu Sese Seko ni ses successeurs, lui dont le terme peur semblait ne pas faire partie de son vocabulaire, cette fois-là courba l’échine sans résister, terrassé par plus fort que lui : la mort.

Habitué à nous démontrer son courage et son opiniâtreté, voilà qu’il a choisi de s’éteindre loin du pays, comme s’il se gênait d’exposer son côté frêle à ses compatriotes. Un côté méconnu du commun des congolais.

Etienne Tshisekedi n’était donc qu’un roseau. Un roseau qui a fini par rompre à forcer de plier. Il avait 84 ans.…